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Snapchat, collection de visages parfaits

Depuis sa création en 2011, Snapchat est monté à 173 millions d’utilisateur·ice·s actifs chaque jour. En majorité y naviguent des femmes de moins de 25 ans. Sur cet ovni des réseaux sociaux, les fonctionnalités sont multiples : géolocalisation, partage de photos, mais aussi des filtres. Malgré l’utilisation légère et enfantine de ces filtres, ceux-ci participent à normativiser la beauté.

Une mâchoire affinée, la peau lisse et uniforme. De grands yeux, clairs et brillants, encadrent un nez fin. Bienvenue sur Snapchat. Sur ce réseau social, les adolescent·e·s s’échangent des photos éphémères. Parmi les fonctionnalités, des dizaines de filtres modifient le visage de l’utilisateur·ice instantanément. Ces retouches renvoient à une idée de la beauté normalisée. Inatteignable.

Les idéaux de beautés ne sont pas chose récente. Des effigies de marques de luxe aux acteur·ices hollywoodien·nes, la comparaison est permanente. La différence majoritaire se trouve dans la modification instantanée. Sur Snapchat, on voit en direct une version « plus belle » – ou en tout cas plus adaptée à l’idéal – de soi. D’autres applications de partage de photos poussent à l’embellissement. Sur Instagram par exemple, on se met en scène. Les photos sont prises avec des choix de lumière et de poses bien travaillés, semblant pourtant spontanés. Mais avec les filtres, plus besoin de construire l’esthétique de sa photographie, car la modification est faite en temps réel.

Sur Snapchat, le visage parfait est fin… et blanc ?

Cette « beauté Snapchat » passe par des critères physiques morphologiques mais aussi par l’esthétique, en ajoutant à ces filtres des effets maquillage. Les développeur·se·s n’y vont pas de main morte : mascara qui « ouvre le regard », blush et contouring (1), rouge à lèvres pour grossir et colorer les bouches… Tout y passe. Encore une fois, le visage de l’utilisateur·ice est remodelé, amplifiant l’ensemble des autres modifications. Comme une injection à la mignonnerie, ces filtres proposent une définition de la beauté réductrice et étriquée associée à des critères esthétiques occidentaux.

filtre snapchat noël devant un miroir

Nicole Williams, directrice marketing et blogueuse américaine, publiait en août 2016 un billet intitulé « Mon téléphone pense que j’ai besoin d’une rhinoplastie ». Elle y souligne le fait qu’en proposant des filtres embellisseurs avec ces particularités précises, les développeur·se·s « disent aux filles polynésiennes et afro-américaines que leurs nez sont trop larges. [Iels] disent aux femmes asiatiques que leurs yeux sont trop petits. Et à toutes les femmes que leurs visages devraient être plus fins ». Snapchat propose une image de soi dans les normes, modelée selon une société occidentale en quête de perfection. Dans son article, Nicole Williams illustre la dangerosité de cette image à partir de sa propre expérience : elle explique qu’à force de se voir et de se prendre en photo avec des filtres sur Snapchat, elle s’est mise à détester les photos d’elle au naturel. Puis à détester l’apparence de son nez tout court, allant même jusqu’à désirer avoir recours à une opération chirurgicale. Peu à peu, elle s’est rendue compte que toutes les photos qu’elle aimait d’elle, qu’elle postait sur les réseaux sociaux avaient été prises soit sur Snapchat, soit avec des filtres « beauté » directement intégrés à son application caméra. Elle donnait et interprétait une image d’elle erronée. Les filtres lui créaient une nouvelle identité, une version de soi améliorée pratique mais malsaine.

Mon miroir n’a pas de filtre de beauté

L’application est parfois utilisée par des très jeunes, qui se construisent en prenant ces photographies et se regardant à travers ce miroir uniformisant, créateur de complexes que peut être Snapchat. Selon Génération Numérique, cette application est la plus utilisée parmi les 10-13 ans présents sur les réseaux. Et le phénomène semble s’amplifier, avec des mises à jour régulières. Le fameux filtre chien, dont la modification était l’une des plus flagrantes à son apparition, est l’un de ceux qui modifient le moins les visages aujourd’hui. Leurs « améliorations » sont toujours plus poussées, allant jusqu’à lisser la peau sur les filtres déformants à but humoristique plus qu’esthétique.

Dans un contexte d’addiction aux réseaux sociaux, Snapchat est devenu la caméra par défaut pour beaucoup d’utilisateur·ice·s. C’est ce que revendique l’entreprise avec leur slogan « Snap Inc. is a camera company » (2). Il devient donc difficile pour les plus jeunes de s’aimer autrement qu’à travers ces filtres lissants, colorés. Noémie Merlant, actrice révélée dans Le Ciel attendra, a d’ailleurs réalisé un court métrage sur le sujet . Intitulé « Je suis une biche », il a été présenté dans le cadre du Nikon Festival 2017. En 2 minutes et 20 secondes, cette vidéo décrit l’effet pervers des réseaux sociaux à travers Nina, une jeune femme angoissée et peu confiante. Sur Snapchat, filtre de biche activé, elle s’invente une vie. Elle s’autoproclame « reine de Snapchat ». Mais quand virtuel et réel s’entremêlent, Nina devient la biche. Enfermée mentalement avec ce filtre, elle se retrouve bloquée aussi dans la « vraie vie » avec un filtre sur la visage. Sa nouvelle identité prend le dessus. Son apparence numérique maintenant réelle la rend populaire mais pas plus heureuse, au contraire. Ce court-métrage tire la sonnette d’alarme : et si la beauté numérique devenait la norme ?

    1. Technique de maquillage consistant à jouer avec les ombres pour redessiner et affiner le visage.
    2. « La Snap Inc est une entreprise d’appareils photos. »

-LUCIE BEDET

-MATH

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