Riyad bien qui rira le dernier

Entre l’exposition médiatique grandissante de son prince héritier, le bras de fer saoudo-libanais et l’inauguration du Louvre d’Abu Dhabi, bien des yeux à travers le monde se tournent avec curiosité sur le royaume Saoudien.

Mohammed ben Salman n’a que 31 ans, mais il est devenu en 2 ans l’homme le plus influent du pays. Il est né et a fait ses études en Arabie Saoudite, pays dans lequel il a été elevé dans le respect des traditions bédouines. On lui confie ensuite le poste de vice-prince hériter, et de Ministre de la Défense (le plus jeune du monde), ce qui lui permet de détroner son cousin, Mohamed bin Nayef, le 23 juin 2017.

Promesses d’émancipation

Le prince héritier a affiché au grand jour ses intentions : donner un énorme coup de pied dans la fourmilière. Il affirme qu’il combattra férocement l’ultraconservatisme qui occupe les sphères politiques du royaume depuis le début des années 1970. Il est à l’origine d’un nombre conséquent de décisions qui ont remué la classe conservatrice, l’exemple le plus marquant à nous être parvenu étant l’autorisation de conduire pour les femmes dès 2018. Des femmes ont également été autorisées à assister à la fête nationale, leur garantissant par conséquent le droit d’accès aux stades.

Il est plus intéressant de se questionner sur les raisons de cette mesure que de clamer que l’Arabie Saoudite est en phase de devenir un pays « tolérant et modéré ». Depuis 2014, l’économie du royaume est en péril à cause de la chute du prix du baril de pétrole. Le pays cherche à créer une unité autour de lui grâce à un changement sociétal profond : tout un pays qui travaille. D’où l’autorisation de la conduite pour les femmes.

Cette crise donne donc aux femmes de nouveaux droits et de nouvelles possibilités. De même, le futur roi a un projet pour diversifier l’économie de son pays, qu’il a nommé « Vision 2030 ». Il tente ici de séduire investisseurs économiques et décisionnaires politiques du monde entier, en vendant un royaume qui souhaite à la fois opérer de profonds changements sociétaux, mais également une transformation de son économie. L’Arabie Saoudite n’a plus la même économie qu’avant, mais elle reste le gardien de sa région au Moyen-Orient, et c’est extrêmement bénéficiaire pour elle de se débarasser de l’image qu’elle a d’exportatrice du wahhabisme (une des doctrines les plus rigoristes qui existent de l’Islam). Le royaume souhaite consolider sa position grâce à un rayonnement inernational qui ne sera plus seulement dû aux exportations de pétrole.

Un nouveau rayonnement international

Au Forum des Investissements Futurs, depuis lequel il avait signé son premier coup d’éclat, Mohammed Ben Salman a martelé plusieurs fois qu’il était temps que son pays sorte de l’ultraconservatisme, et de l’ultrarigorisme. Il a à plusieurs reprises justifié cette nécessité émancipatrice par l’écrasante proportion de moins de 30 ans dans la société saoudienne, argumentant que cette démographie n’allait pas subir trente nouvelles années de religiosité exacerbée. Une nouvelle manière pour lui de renforcer l’adhésion qu’il semble susciter.

« 70 % du peuple saoudien a moins de 30 ans. Et franchement, nous ne gâcherons pas 30 autres années de nos vies à combattre les idées extrémistes. Nous allons les détruire aujourd’hui. Nous voulons vivre une vie normale, qui traduirait la modération de notre religion, ainsi que nos bonnes coutumes. »

Le prince saoudien a également profité de cette oportunité pour dévoiler un nouveau projet – qui s’alligne avec la perspective de diversification de l’économie – qui consiste en la création d’une mégalopole qui ferait (approximativement) trois fois la taille de l’île de Chypres : 26.500 km².
NEOM serait établie au nord-ouest de l’Arabie Saoudite, sur les côtes de la mer Rouge. Elle aurait des frontières communes avec l’Egypte et la Jordanie. L’investissement se chiffre à 500 milliards de dollars.

Autoritarisme et tensions régionales

Pourtant l’héritier, perçu comme le plus bel espoir de progrès social – la tâche n’étant pas non plus des plus ardues – est également à l’origine de la plus grande purge que le pays ait jamais connue. En effet, entre 100 et 500 personnalités [2] incluant ministres, hommes d’affaires et princes royaux sont détenus au sein du Ritz Carlton. Cette purge suit la création d’une cellule anticorruption qui n’est présidé par personne d’autre que Mohammed Ben Salman. Plusieurs affaires ont été ouvertes pour des faits qui remontent parfois jusqu’à 2009.

« C’est une opération ‘mani pulite’ (mains propres) qui vise à récupérer des biens mal acquis par certains dirigeants saoudiens et à renforcer encore davantage le pouvoir de Mohammed ben Salmane. » [2]

Au Liban, deux jours se sont écoulés depuis la démission déconcertante du premier ministre Saad Hariri, arrivée directement depuis Riyad. Alors que le président de la République Libanaise, Michel Aoun, avait répondu dans un premier temps qu’il n’accepterait la démission de son Premier ministe qu’en mains propres, une interview réponse lui a été adressée depuis la chaîne officielle du royaume où Hariri assurait qu’il remettrait sa démission au président. Des manifestations ont éclaté le week-end dernier afin de réclamer le retour du Premier ministre. Cette manoeuvre au Liban pourrait résulter du missile intercepté par Riyad au début du mois de novembre : il provenait d’opposants yéménites au régime de leur pays.

Selon l’ONU, le Yémen connaît la plus grande crise sanitaire de la planète. Pourtant, nous n’en parlons que très peu dans l’hexagone. Noyée par une demi-douzaine d’autres conflits, cette crise est certainement celle qui affecte le plus les populations civiles. Une histoire nationale ensanglantée suit ce pays, divisé depuis les années 1990. Là encore, l’intervention saoudienne est pointilleuse, mais vise à déstabiliser Téhéran. Les troupes royales appuient le gouvernement internationalement reconnu [3] et durcissent le blocus qu’elles exercent sur le Yémen depuis 2015. Dans l’ombre du conflit, près d’un demi-million de cas de choléra ont été diagnostiqués, une épidémie sans précédent. Les rebelles – soutenus par l’Iran – tiennent toujours la capitale, mais pour combien de temps ? Pourtant, la situation au Yémen a bien des points communs avec la Syrie : dans un cas, nos dirigeants s’insurgent, dans l’autre ils s’enrichissent – l’Arabie Saoudite étant un très bon client de nos exportations d’armes.

Le nouveau prince saoudien semble déterminé à prendre tous les risques afin de contester l’hégémonie iranienne. Certains observateurs s’accordent à dire que la retenue du Premier ministre libanais est censée faire oublier la purge en cours, on peut également voir l’entêtement du royaume à affaiblir les soutiens chiites de l’Iran ; en écartant Saad Hariri, Riyad espère déloger le Hezbollah – parti chiite pro Iran – du gouvernement d’union actuellement au pouvoir.

 

[1] http://www.parismatch.com/Actu/International/Clarence-Rodriguez-Mohammed-Ben-Salman-prend-des-risques-inconsideres-pour-que-son-pays-change-1385024

[2] https://www.challenges.fr/monde/moyen-orient/le-ritz-carlton-l-hallucinante-prison-doree-des-princes-arretes-en-arabie-saoudite_511751

[3] http://www.parismatch.com/Actu/International/Yemen-la-guerre-oubliee-942349

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