Et si manger bien nous faisait du mal ?

Le courant du « clean eating » s’est développé au début du siècle et se répand à l’aide des images toujours plus perfectionnées véhiculées sur les réseaux sociaux. Pourtant, il cache une facette plus sombre, plus maladive.

Sur les produits que l’on trouve en magasin, les étiquettes « sans gluten », « 0% de matières grasses », « sans huile de palme » et autres assurances prendront bientôt le pas sur les noms de marques tant elles deviennent importantes. En cause, une obsession propre au XXIème siècle, celle de la bonne santé, de l’alimentation équilibrée, du contrôle absolu de son propre corps. Le « clean eating » s’inscrit parfaitement dans cette dynamique : ce régime bien particulier impose de manger bio et local, de cuisiner des aliments bruts dont on connaît la provenance plutôt que d’acheter des produits déjà transformés.

À première vue donc, que du positif. Seulement, de cette tendance sociétale est né un nouveau trouble alimentaire, appelée l’orthorexie. Du grec orthos – correct, droit – et orexis – appétit – le terme apparaît pour la première fois dans l’article The health food eating disorder écrit en 1997 par le médecin américain Steven Bratman. Bien que l’orthorexie ne soit pas officiellement classée parmi les troubles de l’alimentation au même titre que l’anorexie ou la boulimie, elle y ressemble pourtant bien. Une personne qui en souffre fait une fixation qui peut devenir obsessionnelle sur ce qu’elle mange : elle peut exiger par exemple que les légumes ou fruits qu’elle consomme aient été cueillis quelques instants plus tôt, ou se priver de certaines situations sociales comme un dîner entre amis.

Un trouble alimentaire et sociétal

Au fil des siècles, les critères de beauté évoluent selon le regard que la société porte sur le corps. Contrairement aux années 1990 où la mode était à la pâleur et à la maigreur (l’égérie mode de l’époque était, rappelons-le, le mannequin Kate Moss), les années 2000 se réorientent vers une minceur plus saine, plus musclée, plus contrôlée. Les comptes Instagram de « Fitness girls » et autres sportifs qui exhibent leurs exploits à la salle de sport comme à la cuisine se comptent par milliers. Les fesses sont galbées, les jambes fines, les pectoraux dessinés. Et cet idéal ne s’atteint pas sans effort : une devise que l’on retrouve souvent sur les comptes anglo-saxons clame « no pain, no gain » (sans souffrance, pas de résultat). Alors, forcément, les sacrifices alimentaires sont perçus comme essentiels si on souhaite ressembler un tant soit peu à ces apollons.

L’atteinte d’un idéal physique n’est pourtant pas le seul critère à entrer en jeu. Les consommateurs se sentent également de plus en plus concernés par les modes de production des aliments qu’ils achètent, car ils s’inquiètent pour leur santé. « En tant qu’omnivores, nous avons le besoin biologique d’ingérer des aliments très variés ; en conséquence, la peur de s’empoisonner a toujours existé. Mais aujourd’hui, la dramatisation de la santé est exacerbée, omniprésente. Cette tendance sociale, due à l’inquiétude quant aux modes de production et d’industrialisation, tend à favoriser l’émergence de pratiques orthorexiques », explique Gérard Apfeldorfer1, psychiatre et président de l’association Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids.

La France orthorexique ?

Au vu de la popularité croissante des régimes végétarien et végétalien (qui, eux, ne sont pas considérés comme orthorexiques), on pourrait penser que les Français deviennent adeptes du courant manger bon, manger bio. Et pourtant, dans sa troisième étude sur les consommations et les habitudes alimentaires de la population française publiée cet été, l’Anses2 nous apprend notamment que, depuis 2006-2007, la présence de plats préparés dans nos assiettes et de boîtes de compléments alimentaires sur nos étagères a beaucoup augmenté3. Nous consommons trop de sel, trop de boissons sucrées, trop d’aliments crus, et notre niveau d’activité physique est tout bonnement qualifiés d’ « inadapté ». Bref, nous ne sommes pas encore prêts à tomber dans l’orthorexie.

Et pourtant, sans sombrer dans l’excès de la pathologie, tout n’est pas noir dans nos assiettes : les pratiques d’approvisionnement local sont populaires. En effet, l’étude nous apprend également que « près des trois quarts des  enfants âgés de 3 à  17 ans et des adultes âgés de 18 à 79  ans déclarent avoir  consommé  au  moins  une  fois  par  mois  des  aliments  issus  de  leur  propre  production […] au  cours  des douze mois  précédant  l’enquête. » Si des améliorations restent à apporter à nos régimes alimentaires, tout le monde aime préparer une tarte avec les pommes de son jardin.

 

 

 

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1 propos recueillis par Rue89

2 Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

3 https://www.anses.fr/fr/system/files/PRES2017DPA04.pdf

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