Critique série – Mindhunter, produite par David Fincher

Autopsie pré-mortem

 

L’agent spécial Ford est muté comme formateur au bureau de Quantico à la suite d’une prise d’otage ayant conduit à la mort du criminel. En dépit de la satisfaction de ses supérieurs, le jeune négociateur n’accepte pas ce qu’il considère comme un échec et se lance à corps perdu dans un travail théorique et conceptuel posant les bases du profilage moderne. Le point de départ de cette aventure sera sa rencontre avec l’agent spécial Tench, à la tête d’une unité de recherche au sein du FBI qui lui permettra d’approcher et d’étudier des tueurs parmi les plus emblématiques de l’époque. Ce travail permettra d’établir des profils psychologiques que nos deux protagonistes pourront ensuite utiliser afin d’aider les forces de l’ordre sur des affaires en cours.

Lancée sur Netflix le 13 octobre dernier, la nouvelle série produite par David Fincher après House of Cards s’impose d’ores et déjà comme une référence dans le paysage télévisuel actuel. En effet, la proposition s’avère d’une exigence absolue en termes d’écriture et de fabrication, une qualité malheureusement beaucoup trop rare aujourd’hui, et offre une reconstitution magistrale de la société américaine des années 70. Seulement, et comme on aurait facilement pu le prévoir de la part du réalisateur de Zodiac et The Social Network, la série ne s’en contente pas et dresse en substance le portrait extrêmement cynique et violent de notre monde moderne, nous rendant spectateur de son déclin et de la perversion progressive de ses idéaux par ceux-là même censés les protéger…

En ce sens, Mindhunter s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de Fincher en nous proposant de suivre un personnage d’idéaliste confronté à une réalité qui va peu à peu le contaminer. Le fonctionnement de la série repose ainsi sur un concept simple mais terriblement efficace : Ford interagit avec sa petite amie et son collègue avant d’interagir avec un tueur emprisonné, il digère ses expériences et expérimente ses théories sur des cas réels. Sa démarche de frondeur évoluant contre la pensée dominante fait de lui l’incarnation du « self-made man » à l’américaine et suscite immédiatement l’attachement du spectateur, d’autant que le choix du tout mignon Jonathan Groff nous pousse à adhérer pleinement au personnage, séduits par son faciès et son attitude de jeune homme pur et naïf. La relation amoureuse qu’il entretient avec une jeune étudiante en sociologie, et la confrontation que cela implique entre la pensée plus libertaire qu’elle véhicule et la rigidité institutionnelle du FBI, appuie la volonté de changement et d’ouverture de l’Amérique de Carter marquée par les affaires du Watergate et de la famille Manson. Seulement, la société qui se profile à l’horizon sera celle conservatrice et fascisante de Reagan, que la série fait germer au sein même de son personnage principal.

Au fur et à mesure de l’histoire se dessinent alors les traits d’un monde à la vision manichéenne devenue inattaquable du fait de la toute-puissance de ses concepts théoriques (validés par des résultats paraissent-ils concluants) et de la vérité absolue de ses valeurs morales, quand bien même celles-ci sont instrumentalisées afin de servir un dessein allant à leur encontre. Des problématiques très contemporaines telles que la présomption d’innocence ou la politique sécuritaire, dont l’écho à l’heure du terrorisme résonne de manière particulièrement caustique aux oreilles du spectateur, sont ainsi abordées dans le contexte du combat contre un mal que d’aucun pourrait considérer comme absolu, nous rappelant au passage la nécessité qu’ont certains de créer des icônes diaboliques afin de légitimer leurs exactions les plus condamnables…

Ajoutée à tout cela, une charte visuelle posée par Fincher qui réalise les trois premiers épisodes ainsi que l’épisode neuf, à la lumière et aux cadres brillants qui nous ferait presque oublier que l’on est devant un écran de télévision et pas au cinéma, des acteurs excellents (le trop rare Holt McCallany en tête) et une réelle qualité de réalisation, même si elle ne peut conserver le génie des mouvements de caméra et de composition du producteur et réalisateur tout-puissant : Mindhunter se hisse sans difficultés au panthéon des œuvres télévisuelles les plus passionnantes du 21e siècle.

 

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Source image : journaldugeek.com

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