Maintenant ou jamais ?

Après l’attaque à main armée survenue dans la ville de Las Vegas, les late shows américains ont à plusieurs reprises délivré des messages à caractère satirique, insistant très fortement sur la responsabilité politique derrière ces tueries de masse. Pourtant, même après la 272ème attaque meurtrière sur le sol étasunien en une année civile, les polticien.ne.s exprimaient qu’il était trop tôt pour avoir un débat sur le sujet. Retour sur le plus gros tabou des États-Unis : les armes à feu.

Les late shows font veiller l’Amérique depuis plusieurs années. À raison de plusieurs millions d’abonné·e·s, et suiveur·se·s sur les réseaux sociaux, ils défraient la chronique du lundi au vendredi en deuxième ou troisième partie de soirée, à la télévision étasunienne. Ce sont des moments où se croisent – parfois sans plus de contexte que cela – des sujets politiques, de la culture populaire allant des sports nationaux à la musique, avec généralement une bonne dose d’actualité. L’intégralité des animateurs ont ouvert leur émission en expliquant ce contexte particulier :  les late shows ont été crées afin de divertir, et de faire rire, mais la question du lundi 2 octobre dernier était unanime : « Que sommes nous prêts à faire pour que cela ne se reproduise plus ? »

Plusieurs émissions, pour un argumentaire commun

De par l’audience qu’ils rassemblent, et la parole généralement très libérée qui s’en dégage, on peut en venir à penser que ces émissions influencent les mentalités. Les réactions ont été nombreuses suite à la tuerie du 1er Octobre et une réaction était commune à toutes les émissions : il n’est plus possible de ne rien faire.

Jimmy Kimmel est revenu sur le sujet avec beaucoup de chagrin, mais aussi de colère envers les lobbys des armes à feu. Il a notamment apostrophé hommes et femmes politiques qui ont facilité l’accès aux armes pour les personnes fragiles psychologiquement, et a relevé que nombre d’entre eux avaient posté des messages indiquant qu’ils priaient pour Las Vegas, ce à quoi il rétorqua qu’ils « ont raison de prier ! Ils devraient prier pour que Dieu leur pardonne d’avoir laissé le lobby des armes diriger ce pays ». Il a ensuite affiché les photos de 56 sénateurs qui avaient refusé de voter un texte permettant de combler les failles d’une loi sur l’achat d’armes peu de temps après la fusillade survenue à Orlando en juin 2016.

Pendant ce temps, sur les autres plateaux, un argumentaire commun en faveur de la régulation des armes en circulation (ou au moins, en faveur d’une réelle cohérence sur le sujet) se déroulait en ce lendemain d’attentat. Seth Myers, quant à lui, est revenu sur la fusillade, et les réactions des politiques avec un ton pour le moins désabusé. Il a interpellé Sarah Huckabee, la porte-parole de Donald Trump, qui avait jugé « prématuré » un débat sur les armes à feu.

« Est-ce que c’est le seul plan de l’Amérique pour lutter contre la violence des armes : prier et espérer un miracle ? Quand vous dites “ce n’est pas le moment de parler de ça”, vous voulez dire que ce ne sera jamais le moment d’en parler…»

 Trevor Noah a réagi sur un ton similaire. Il dénonce également une dangereuse forme de routine qui semble s’installer autour de ces événements et de leurs couvertures médiatiques et politiques : « Cette semaine, le Congrès devra se prononcer sur la régulation des armes silencieuses. Sans doute se disent-ils que “la violence par arme à feu est devenue trop bruyante, comment pourrait-on l’étouffer ?».

The Daily Show with Trevor Noah, émission du 2 octobre

Il est en effet très compliqué de cerner une quelconque avancée sur la question dans la législature étasunienne. On semblerait aller dans le sens inverse, car deux projets de lois sont susceptibles d’être votés courant octobre à la Chambre des Représentants, où sont majoritaires les élu·e·s républicain·e·s. Le premier projet de loi a pour but de faciliter la vente de silencieux, et le deuxième permettrait aux personnes autorisées à porter et dissimuler des armes de se rendre dans les pays où cela n’est pas autorisé [1] . Les late shows font bien de revenir sur le sujet, car dans des extraits de journaux télévisés rediffusés dans l’émission de Trevor Noah, plusieurs journalistes américain·e·s questionnent la sécurité de l’hôtel d’en face…

Un mythe fondateur dur à questionner

Le seul pas en avant qui semble être fait, ce sont les Républicain·e·s qui paraissent prêts à revoir une loi déjà exigeante : celle autorisant les équipement automatiques  et semi-automatiques. En effet, si le 2ème Amendement des États-Unis semble tant ancré dans les mémoires qu’on ne peut imaginer du pays qu’il le délaisse majoritairement, la distinction des armes de défense des armes automatiques – qui ont pour objectif de faire un maximum de dégâts, rappelons-le – pourrait déjà compliquer la tâche de ceux qui souhaitent ouvrir le feu sur une foule, avec une arme tirant une centaine de coups à la minute.

En matière d’individualisme, et de non-interventionnisme de l’État, les États-Unis sont à la pointe de ce qui se fait de mieux. Et quel meilleur contexte pour pousser chacun·e à « pouvoir se défendre », que celui d’une société où les institutions ne disent rien, pendant que la NRA chante à tue-tête :

« Il y a des terroristes et des cambrioleurs, des cartels, des voleurs de voitures, des agresseurs, des violeurs, des fous furieux, des tueurs sur les campus, dans les aéroports… Je vous pose la question : faites-vous confiance au gouvernement pour vous protéger ? Non, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes… Tout ce à quoi nous sommes attachés est menacé… C’est pourquoi de plus en plus d’Américains achètent des armes à feu et des munitions. »

Wayne LaPierre – vice-président de la National Rifle Association – lors de la convention annuelle à Indianapolis

Il faudra peut-être un jour se rendre à l’évidence : si le taux de sécurité était en corrélation avec le nombre d’armes en circulation, les États-Unis seraient le pays le plus sûr du monde. Cette logique tronquée continue pourtant de faire fureur puisqu’on est depuis plusieurs années capables de retracer une corrélation inquiétante, qui démontre un lien entre les fusillades et les pics d’achats d’armes à feu. En témoignent les 11 650 personnes décédées par balles en 2017 dans le pays – les suicides n’étant pas comptés.

À l’horizon, rien de nouveau

Certains organismes ont pris des mesure d’eux-mêmes. Dès le lendemain, YouTube avait banni un certains nombres de tutoriels sur les armes à feu [2]. Les contenus qui ont été bloqués sont ceux qui permettent d’augmenter la cadence de tirs des armes à feu, un dispositif légal nommé le bump stock. C’est d’ailleurs celui qu’a utilisé le tireur à Las Vegas.
Youtube demeure pourtant une plateforme majeure de diffusion de vidéos d’armes à feu, certain·e·s utilisateur·trice·s s’inquiètent d’ores et déjà d’une totale suppression de leurs contenus spécialisés en balistique. C’est probablement ce qu’ils devraient faire pour être en accord avec leur propre règlement car sont interdits les « contenus dont l’intention est d’inciter à la violence ou qui encouragent les activités illégales ou dangereuses, représentant un risque inhérent de dommages physiques graves ou de mort ».

Des partisan·e·s démocrates exigent de Donald Trump la tenue d’un débat sur le contrôle des armes. Lui qui est un fervent suiveur de la NRA, ayant également déclaré que les attentats de Paris auraient été moins meurtriers si des armes avaient été en circulation, prônera donc sans doutes qu’il faut plus d’armes en circulation pour éviter ce genre de « maux absolus».
Le président américain n’a pas besoin de s’inquiéter, parce qu’il est pour l’instant à la tête d’une majorité au Congrès, ainsi qu’au Sénat. Même la Cour Suprême est à l’avantage des Républicains, c’est pourquoi on ne peut pas s’attendre à ce qu’il sourcille pour remédier à ces failles de sécurité.

 

Seulement, si la NRA est aussi influente sur les milieux politiques, elle est loin de l’être sur la population étasunienne. Lorsque l’on parle d’effectuer des contrôles avant l’achat d’armes à feu, les résultats des sondages frôlent l’unanimité [3]. À travers les médias, et grâce aux piques acerbes de plusieurs présentateurs télé, les mentalités semblent commencer à se dévérouiller sur ce sujet tabou du gun control.
L’Australie figure parmi les exemples à suivre dans ce domaine. Plutôt que de tomber dans le tabou, et l’auto-idôlatrie après un massacre survenu en 1996, 260 000 armes avaient été récupérées auprès des particuliers. Récemment, une deuxième vague de rachat qui aura duré 3 mois est survenue et ce sont plus de 50 000 armes à feu qui vont être détruites.

 

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[1] http://www.liberation.fr/planete/2017/10/02/11-650-morts-par-armes-a-feu-aux-etats-unis-en-2017_1600332

[2] http://www.numerama.com/tech/296490-apres-la-tuerie-de-las-vegas-youtube-bannit-certains-tutoriels-video-sur-les-armes-a-feu.html

[3] https://www.theguardian.com/commentisfree/2017/oct/06/americans-guns-nra-las-vegas-shooting

Source image de couverture : Lonelyplanet.fr

 

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