Critique cinéma – Grave, de Julia Ducournau (2016)

Grave a été réalisé par Julia Ducournau et est sorti en 2016. Il a notamment remporté le Grand Prix du festival du Film Fantastique de Gérardmer et l’Oeil d’Or du public au Paris International Fantastic Film Festival. Benoît Dagorne l’a vu, mais il n’est pas aussi convaincu. Explications :

 

Don’t believe the hype!

Justine est végétarienne et s’apprête à devenir vétérinaire, perpétuant ainsi une tradition familiale vue au travers de ses deux parents et de sa grande sœur Alexia. Une fois l’école intégrée, le bizutage commence fort pour notre petite surdouée qui se voit obligée de manger de la viande, crue de surcroît, ce qui entraîne chez elle une série de transformations faisant évoluer le film du teen movie un peu trash vers l’horreur…

Premier long-métrage de la réalisatrice et scénariste Julia Ducournau, Grave fait donc parti de cette très longue liste de films abordant les affres de l’adolescence, cette période bien spécifique pendant laquelle le corps se transforme, l’identité se définit et l’horizon intellectuel et sensoriel s’ouvre à la réalité du monde.

Et voilà, sur le papier, on a fait le tour du film ! En effet, les thématiques et le propos se limitent  à ces évidences déjà traitées mille fois dans les cinémas de Cronenberg ou Argento, pour n’évoquer qu’eux (les deux hommes étant explicitement cités par la réalisatrice dans le film et en interview), sans parler de la philosophie jungienne1 dont le discours sur le sujet balisait déjà tristement le récit du néanmoins très beau Crimson Peak de Del Toro. Pas de subversion, pas d’inventivité sur le sujet, on sait très rapidement où le film va nous emmener, et il nous y emmène avec des sabots de trente kilos, la faute à des interprétations plus que grossières de personnages archétypaux et désincarnés ainsi qu’à une écriture paresseuse et galvaudée.

L’entichement suscité par le film doit cependant venir de quelque part, non ? Des gens seraient apparemment sortis de la projection en vomissant, d’autres se seraient évanouis devant la violence graphique du film… Mais là encore, quelle ne fut pas ma déception ! Les amateurs de gore craspec resteront sur leur faim et devront se contenter de quelques explorations animales plutôt bien senties, et d’une scène un peu malsaine impliquant un doigt, mais pour le malaise vagal, à moins d’avoir couplé eau-de-vie de prune et Lexomil avant de venir, il faudra repasser.

Sur la qualité visuelle du film, on navigue un peu entre deux eaux. La lumière de Ruben Impens, à la photo sur les très jolies La Merditude des Choses et Alabama Monroe de Felix van Groeningen, est assez soignée, quelques scènes de fêtes étudiantes filmées en plan séquence fonctionnent et… encore une fois c’est à peu près tout : la composition des cadres est approximative, pâtissant souvent de la pauvreté des décors et la mise en scène reste dans des sentiers bien plus fougueusement battus par ses illustres références déjà évoquées.

Face à ce qui relève de l’échec plus ou moins intégral, se pose ainsi la problématique de la légitimité de vendre, et souvent survendre, des produits dont l’aura culte naît d’un public de niche, à savoir celui des festivals. Projeté à l’Absurde Séance, à So Film ou Gérardmer, mais aussi à Toronto et bien sûr Cannes, le phénomène semble naître d’une drague assez éhontée envers ce public si particulier qui aime, après quelques verres dans le nez, se flatter en anticipant thématiquement et scénaristiquement des films évoquant de grands noms pour tous les cinéphiles dignes de ce nom.

Seulement voilà, Ducournau et la presse nous présentent Grave comme un film de genre et c’est là que le bât blesse. Grave n’est pas un film de genre, c’est un film d’auteur français, avec tout ce que cela comporte de ralentis interminables, de lumières naturelles frontales, d’éclairages très marqués ou de discours socio-philosophiques balancés au visage du spectateur avec la finesse d’un Mike Tyson en pleine période « dégustations d’oreilles » (ce qui explique probablement la réaction des spectateurs affectés physiquement par le film).

 

En définitive, même si ce trip auteurisant peut facilement irriter l’amateur de films de genre, il est tout de même conseillé d’acheter le Blu-ray (ou au moins le DVD) sorti récemment. Après tout, si on réussit à faire exister un film pareil dans le paysage cinématographique français et francophone, peut-être que Du Welz ou Valette auront moins de mal à tourner, et va savoir,  Alexandre Aja2 pourrait même revenir dans nos belles contrées et nous rappeler l’époque prolifique des « french frayeurs » !

 

 

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[1] Voir Carl Gustav Jung, médecin psychiatre suisse.

[2] Réalisateur, scénariste et producteur de cinéma français

Copyright photo : Wild Bunch

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