J’ai rencontré Zoé

Au détour de la place Ste Anne, je suis allée à la rencontre d’une personnalité singulière. Un brin excentrique, elle ne se revendique pourtant pas comme tel. Des traits juvéniles dont émanent une puissante sagesse, cassant toute idée de destin ou de notion de prédispositions. Je vous invite à découvrir avec moi Zoé, une femme entière, une femme libre.

« Ce sont les gens qui m’appellent Zion, tu sais les surnoms c’est jamais toi qui les choisis. Mon prénom c’est Zoé. ». Animatrice équestre, elle donne des cours d’équitation aux enfants grâce à une formation financée par la région Bretagne. Une formation qui lui a permis de monter à cheval, d’entretenir le contact avec l’animal mais aussi d’être parfaitement indépendante. Zoé n’est pas beaucoup allée à l’école mais elle est une de ces rares personnes qui peuvent se permettre d’affirmer qu’elle vit de sa passion. Zoé ne sait pas où elle sera demain, alors comment se projeter plus loin? Elle a cependant un rêve, comme tout le monde. Humblement, elle m’a fait part de ce dernier : elle souhaite avoir des chevaux et un poids lourd. Un rêve qui émane des effluves de simplicité. Zoé vit dans le camion de son chéri et est monitrice équestre. Qui peut attester d’avoir un mode de vie à ce point en cohérence avec ses rêves, ses idéaux ?

« La politique ne m’intéresse pas »

 Zoé ne voulait pas parler politique. Non pas par confidentialité de ses opinions, mais parce qu’elle ne s’y intéresse pas. Lorsque j’ai abordé ce point, elle m’a signifié de manière spontanée qu’elle s’en moque : « La politique ne m’intéresse pas, je vadrouille pas mal dans la rue et ce ne sont pas des discussions auxquelles je tends l’oreille ». Mon entretien tombait en lambeaux. J’avais accordé une place importante à la politique dans cet échange et j’étais un peu désemparée. C’est alors à ce moment précis que j’ai commencé à me détacher de ma préparation bien rodée. Sans essayer d’orienter les propos de la jeune femme vers un discours politisé, je lui ai posé des questions sur sa vie quotidienne. À mon grand étonnement, Zoé s’est laissée aller et n’a plus répondu aux questions de manière exhaustive. Elle répondait en prenant partie, en s’impliquant personnellement dans ses explications. Contrairement à ce que j’ai pu penser au début de l’entretien, son désintérêt politique n’est pas total et qu’elle le veuille ou non, Zoé porte des valeurs humaines qui sont intégrées dans les débats politiques de notre société contemporaine.

La première question, une fois les présentations faites, avait pour but de savoir comment elle, mais aussi ses amis sans domicile fixe, se débrouillent pour manger. Alors, elle m’a expliqué les bons plans et j’ai découvert que dans la commune de Betton (35), il existe une chambre froide où sont entreposés en libre-service les articles d’alimentation en dates courtes, périmés du jour même. Zoé m’avoue qu’elle mange beaucoup mieux que lorsqu’elle va faire les courses. Autre solution, dépassant cette fois la limite du légal : se servir dans les poubelles de la grande distribution. Cette pratique est courante  pour les personnes en difficulté. Zoé nous parle de « récup’ alimentaire », ce qui est légitime pour elle, dans le sens où certaines personnes sont dans le besoin et d’autres se permettent de jeter des aliments encore consommables. Il faut savoir qu’en France sont gaspillées 10 millions de tonnes de nourriture chaque année. Avec ces 10 millions de tonnes d’aliments, on pourrait nourrir 10 millions de personnes par an. Pour mieux se rendre compte, 33% des pertes sont effectuées par les consommateurs contre 67% en tout à la charge de la production (32%), la transformation (21%) et la distribution (14%). On comprend maintenant mieux pourquoi Zoé accorde de l’importance à ce qu’elle appelle la « récup ». En revanche on comprend moins pourquoi la loi n° 2016-138 de lutte contre le gaspillage alimentaire datant du 11 février 2016 a mis autant de temps à être proposée et adoptée. Cette loi rend obligatoire le don des produits alimentaires invendus par le biais de partenariat avec des associations à but caritatif ou encore d’interdire la destruction volontaire de ces produits, par exemple. Zoé a aussi vendu les mérites du magasin gratuit à Rennes, une organisation à but non lucratif qui ne connaît ni monnaie, ni troc. Dans cet endroit elle peut prendre un pantalon par exemple, si le manque se fait ressentir. Je vous invite à consulter les sources dans lesquelles vous trouverez le lien vers le magasin gratuit.

L’autonomie, ou l’antisystème le plus efficace.

La vie en camion n’est pas un choix par défaut dû à un manque de moyens financiers pour Zoé. Elle en est arrivée à vivre dans un poids lourd grâce à l’aide de son ami. Des panneaux solaires lui permettent d’être tout à fait autonome dans son camion aménagé. Elle est heureuse et cette vie est guidée par des choix francs et affirmés. Zoé parle du bonheur d’être mobile, une de ses manières personnelles d’être libre à l’image d’un cheval sauvage. Zoé a vécu en yourte aussi, avec son ancien compagnon. En résulte une expérience boiteuse, loin de ses espérances et de ses attentes. Elle y a laissé des plumes et suite à cet apprentissage de la vie, Zoé a mis le pied dans la rue, comme 143 000 personnes en France (recensement de 2017). Ici même, là où nous sommes en train de parler. Elle a vécu dans sa voiture, dans un parking. La rencontre de personnes qui lui sont chères l’a sorti de la rue. Zoé avait trouvé une famille et plus encore : l’amour. Son chéri lui a redonné confiance en elle, elle a pu remonter la pente psychologique après cette relation complexe. J’ai par la suite demandé à Zoé si elle s’était sentie en danger en tant que femme dans la rue, car quand je cherchais quelqu’un pour raconter son histoire, je n’ai croisé que Zoé. Ce jour-là, aucune femme de la rue n’était dans le coin et cela m’a interpellé. Voici sa réponse :

« Je ne me sens pas en danger dans la rue mais quelques événements me font perdre confiance en les autres. En l’espace d’un mois on m’a volé toutes mes affaires. Je n’ai plus de vêtements, on m’a volé toutes mes affaires. Quelqu’un est entré dans mon camion il y a quelques semaines et a volé mon chien. Mon chiot de 7 mois était un bâtard, avec une bonne petite gueule qui laissait penser à un pur Rottweiler. Les gens s’arrêtaient sans cesse dans la rue pour le toucher, le câliner. Je ne sais pas pourquoi on me l’a volé, j’ai passé les premières nuits à le chercher partout. Il me manque énormément. Je suis quelqu’un de très solitaire et mon chien m’aidait à l’être un peu moins. Même ayant toujours l’habitude d’avoir toujours une bête avec moi, avant de reprendre un animal il va se passer un bout de temps, si je ne retrouve pas mon chien. Mon capital confiance envers les gens a été fortement entamé. La perte de mon chien, ça m’atteint énormément en plus de ma tristesse, on me rend méfiante au détriment de ma personnalité. Je suis quelqu’un qui a pour mot d’ordre le partage, je ne laissais jamais ma porte fermée, j’étais sereine. Maintenant je ferme mon camion.

Tu me parles de danger, je ne me sens pas en danger. De toute manière dans la rue tu dois avoir une gueule. Personne ne vient m’emmerder. La pire violence que j’ai connue n’était pas dans la rue. Vivre en yourte peut ne pas être si bucolique qu’il y paraît lorsqu’on vit avec quelqu’un de compliqué. C’était aussi un libertin, possessif qui m’a beaucoup manipulé. Un véritable cercle vicieux. Ca ne s’est pas très bien passé cependant tout le monde a ses “démons” et quand a une maladie psychique il est difficile parfois de se contrôler. La méfiance des gens vient de là aussi, malgré le fait que je sais qu’il souffre de ses problèmes ».

Zoé m’a expliqué que pour elle, ce n’était pas en faisant le choix de ne pas travailler qu’on rejetait la société mais au contraire : « Si tu veux niquer le système, sois autonome. ». Son but n’est pas de faire tomber le système. Elle s’est d’ailleurs interrogée par rapport à ce mot en lui-même qui veut tout et rien dire. Zoé me rapportait ces paroles car nous parlions de révolutionnarisme dans la rue. Un phénomène qui lui est familier par rapport à ses fréquentations. Elle insiste sur le fait qu’elle ne juge pas ses amis sur leurs idéaux, mais simplement qu’elle pense différemment que certains d’entre eux sur ce sujet. Elle ne veut pas faire la manche car elle dépendrait des gens et de leur bon vouloir, elle souhaite gagner ce qu’elle a.

Zoé avec la mère adoptive de son chien disparu

Les animaux : « c’était mon refuge aux intempéries de la vie »

 Zoé n’a pas eu une vie facile. Je lui ai demandé ce qu’il l’avait aidée pendant les pires moments :

« Je n’ai pas beaucoup de liens avec ma famille. Ma famille c’est mon père, il a fait beaucoup de choses pour moi. J’ai une grande sœur qui voyage beaucoup. Là, elle est à Rio. Grâce à elle, j’ai pu faire un bout de chemin. Au-delà des liens du sang, j’entretiens avec mes amis des liens forts, c’est la famille. J’ai besoin du contact animal. J’ai toujours eu un compagnon. Que ce soit un rat, un chien, des chevaux à une époque. Les chevaux m’ont beaucoup aidée dans la vie, c’était mon refuge aux intempéries de la vie. La relation spontanée avec l’animal, j’en ai besoin, elle me fait du bien. Les animaux mais aussi la musique. J’aime le jazz, le rap, j’ai des goûts éclectiques. Les chansons qui m’ont aidées et dans lesquelles je me reconnais sont de l’artiste Melan.»

Voir à travers d’autres yeux

Au départ, Zoé ne voulait pas trop discuter. « Et ton truc, là, ça va durer longtemps? » me demandait-elle, dubitative. Elle finit par accepter, et je lui en suis reconnaissante car je suis ressortie différente de cet échange. Zoé ne répondait pas vraiment aux questions au début. L’entretien portait des faux airs de questions statistiques, d’informations impersonnelles. Au fur et à mesure, elle s’est ouverte et nous a offert la possibilité de voir le monde avec ses yeux. Un monde où la question du choix est au premier plan. Un monde spontané, de tolérance et de non jugement. Un monde qu’elle a construit avec toutes les difficultés que cela comporte. Une simplicité humaine et matérielle.

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          143 000 Personnes à la rue / information venant du magazine en ligne Le Monde / http:// www.francetvinfo.fr/societe/sdf/sans-abris-143-000-personnes-sans-domicile-fixe-enfrance_2092433.html

          Gaspillage alimentaire : les chiffres chocs / novethic, média expert de l’économie responsable / http://www.novethic.fr/empreinte-terre/dechets/isr-rse/gaspillage-alimentaire-les-chiffreschocs-143933.html

  –       Loi JORF n°0036 du 12 février 2016 texte n° 2 / legifrance / https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/ 2016/2/11/AGRX1531165L/jo/texte

–      Melan, artiste dont nous parle Zoé : https://www.youtube.com/channel/UCNmHc7EDtZ3rJvWgJi0RWVQ

Allez faire un tour pour déposer, prendre quelque chose ou encore visiter le magasin gratuit : https://www.facebook.com/magasingratuitderennes/

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