La Catalogne bataille pour son indépendance

En attendant de savoir si la République Catalane rejoindra bientôt les rangs de l’Union Européenne en tant que nouvel État membre, la détermination du « Govern » catalan, notamment par l’intermédiaire du « Président de la Généralitat de Catalunya » Carles Puigdemont, pour effectuer la « DUI » (la Déclaration Unilatérale d’Indépendance) est réelle.

 

Le « procès » actuel a véritablement commencé le 28 juin 2010 avec la sentence du Tribunal Constitutionnel espagnol contre « l’Estatut », un nouveau statut d’autonomie liant le Royaume d’Espagne et la Communauté autonome de Catalogne. Il introduisait notamment la notion de « nation catalane ». Ce texte, datant de 2006, avait été approuvé par le gouvernement espagnol de l’époque -dirigé par le socialiste José Luis Zapatero, les Cortes espagnoles (l’équivalent de l’Assemblée Nationale), le Parlement catalan et enfin par référendum en catalogne. Un appui plus très solide. Sauf que dans la foulée de son approbation, le groupe parlementaire du Parti Populaire (PP, la droite espagnole) a présenté un recours devant le Tribunal Constitutionnel. Alors, quatre ans plus tard, quand cette sentence tombe, deux options s’offrent au gouvernement espagnol. Ou bien on modifie la Constitution espagnole afin que le texte de l’Estatut ne soit plus anticonstitutionnel, ou bien on ne modifie pas la Constitution. C’est la seconde option qui a été choisie, entre autre pour un motif de « On ne touche pas à la Constitution », ce qui aurait pu provoquer des remous dans des mémoires toujours vives du passé franquiste en Espagne.

Les débuts du mouvement

Alors au fur et à mesure, et en quelques années, la poussée indépendantiste à grandie. Tous les 11 septembre depuis 2011, dans le cadre de la Diada Nacional de Catalunya (la fête nationale catalane) ont eu lieu de grandes manifestations pour réclamer l’indépendance.

La mise en œuvre du processus d’indépendance a pris une nouvelle accélération en 2014 quand l’ancien Président catalan Artur Mas a convoqué un référendum d’autodétermination pour le 9 novembre 2014. Le référendum a été déclaré anticonstitutionnel et Mas l’a alors requalifié de « Consultation ». À l’époque, Madrid avait ignoré la consultation et fait comme si rien ne s’était passé. De nouvelles élections sont alors convoquées en Catalogne pour septembre après un accord entre la droite catalane de Convergence et Union (CiU) et la Gauche Républicaine de Catalogne (ERC, de centre-gauche). Plus tard, les deux partis décident de faire liste commune, Junts Pel Sí (Ensemble pour le Oui).

Les élections ont lieu le 27 Septembre 2015 et Junts Pel Sí obtient 62 sièges sur 135, or il en faut 68 pour avoir la majorité. Une autre liste, d’extrême gauche et indépendantiste, la Candidature d’Unitat Popular (Candidature d’Unité Populaire, CUP), obtient, elle, 10 sièges. Suivront quatre mois de négociations sur le choix du président : Carles Puigdemont est finalement investi à moins de 24h de la fin de la période d’investiture. Si le délai avait été passé, de nouvelles élections auraient été convoquées et nul doute que le score des indépendantes aurait alors été bien inférieur. La nouvelle majorité doit alors convoquer un référendum dans les 18 mois, soit vers juin 2017. Mais diverses tensions, doutes et transformation du paysage politique (nouveaux partis, crise politique au niveau étatique), ont ralenti le processus. Le 9 juin 2017, Carles Puigdemont annonce la date du référendum et la question posée : « Voulez-vous que la Catalogne soit un État indépendant sous la forme d’une république ? ».

Photo de Núria Vives. La voie catalane le 11 septembre 2013. Une chaine humaine continue allant d’Alcanar au sud de la Catalogne jusqu’au Perthus, à la frontière franco-catalane.

La mise en place du vote

La Catalogne a alors vécu un mois de septembre intense. La Loi du référendum a été votée par le Parlement et, le lendemain, c’est la Loi de Transitoriété juridique (une mini Constitution catalane) qui a été votée dans le cadre de débats plus qu’animés, où les lois ont été approuvées par une majorité minimale et où l’opposition s’est déclarée « non respectée ». Le Tribunal Constitutionnel a suspendu les lois (et ne les a pas déclarées illégales ou anticonstitutionnelles, c’est une nuance importante). Alors, des rédactions locales ont été perquisitionnées, des sites web ont été fermés, plus de 700 maires ont été mis en examen pour prévarication1 et détournement de fonds publics. Le 20 septembre dernier, plusieurs hauts-fonctionnaires ont été arrêtés, notamment le secrétaire général de la vice-présidence de la Généralitat et du département de l’Économie et des Finances, Josep Maria Jové i Lladó, le numéro 2 d’Oriol Junqueras, vice-président du gouvernement catalan. La Guardia Civil annonce aussi avoir trouvé 10 millions de bulletins de vote pour le référendum. Même si la réponse citoyenne a été massive, nombreuses sont les personnes à s’interroger sur la capacité matérielle de la Généralitat à pouvoir organiser le référendum avec notamment les urnes, les bulletins de vote et les enveloppes. Comment organiser un vote alors que la menace de police est de plus en plus forte, qu’il va probablement manquer des bulletins, que les campagnes de communication de la Généralitat sur le référendum ont été censurées et que dans les derniers jours, les applications permettant d’avoir les listes électorales ou qui permettent la remontée des résultats ont été « perquisitionnées » par la Guardia Civil ?

Un référendum compliqué à organiser

Et pourtant, le 1er octobre approche. Le vote aura lieu dans les locaux habituels pour les mairies qui coopèrent : ce seront des écoles, des centres civiques, voire des mairies. Pour les mairies qui ne coopèrent pas, le vote aura lieu dans les locaux de la Généralitat. Mais plusieurs sont les directeurs de lieux, notamment d’écoles, qui ne veulent pas ouvrir leur site pour le référendum. Le référendum aura mis en opposition les corps de police catalane et les corps de police de l’État (Police Nationale et Guardia Civil) qui sont sous les ordres de Madrid. À six heures du matin, les bureaux de vote doivent être vides. Mais la population catalane s’est donnée rendez-vous à cinq heures du matin afin de protéger les bureaux de vote de la fermeture. Ces scènes apparaissent comme incroyables et surréalistes : des personnes sont dans une école depuis plus de trente heures et s’apprêtent à l’être quinze de plus pendant tout la durée du scrutin et du dépouillement pour protéger le bureau. Le vote devait commencer à neuf heures et se terminer à vingt heures.

Dans les bureaux de vote, il y avait des gens, parfois des bulletins et enveloppes, mais il manquait un élément essentiel pour commencer : les urnes. Elles ont été les « stars » de la journée et du référendum. Elles ont été les seules à ne pas avoir été découvertes en amont par la police et devaient être protégées jusqu’à leur installation sur la table. Elles ont même parfois été vissées aux tables pour que la police ne puisse pas les prendre. Le journal catalan Ara a révélé dans son édition du lundi 2 octobre que les urnes avait été réceptionnées dans la ville d’Elne dans les Pyrénées Orientales (ou Catalunya Nord, qui correspond à la partie française de la Catalogne). Elles ont été fabriquées en Chine en 10 000 unités (le double du nécessaire) et ce sont une cinquantaine d’habitants qui ont joué les passeurs d’urnes et qui ont assuré leur distribution dans les différentes Commarques catalane. Le même jour, une vidéo sur Facebook montre qu’une partie des bulletins de vote a été imprimée dans une imprimerie de la ville. Les urnes ont eu droit à des haies d’honneur à leur arrivée.

La révolte flotte dans l’air

La file pour voter a mesuré parfois une centaine de mètres. L’ambiance devant la porte de l’école Cervantes de Barcelone était surprenante. On sentait une certaine tension mais aussi de la joie avec des applaudissements dès qu’un groupe de personnes sortaient du bureau de vote, des cris de Votarem, votarem! (« Nous voterons ! »), ou des chansons comme L’Estaca de Lluis Llach. Aussi, parfois, une personne de l’organisation sortait et criait « Mode Avion » : en effet, le réseau a eu tendance à saturer parfois, et étant donné que la vérification d’inscription sur la liste électorale se faisait sur une application internet, il était impossible de continuer le vote à certains moments. Dans le bureau de vote, il règne une ambiance de chaos organisé et joyeux. Beaucoup de bruit, les gens votent sur la table qu’ils souhaitent, et des journalistes et observateurs relativement nombreux. Les gens votent, s’applaudissent entre eux, font des photos, et ressortent applaudis. L’ambiance est la même toute la journée, avec une consigne : « une fois que vous avez voté, ne partez pas, restez pour protéger le bureau de vote surtout pendant le dépouillement ».

 

Un bureau de vote occupé

 

Le soir du vote

Plus tard dans la journée, alors que je finis de manger, arrive sur la Via Laietana (une des grandes artères de Barcelone) une manifestation « d’Espanyolistes » où l’on voit notamment un drapeau franquiste. Un homme crie « fora dels nostres carrers »  (« pas dans nos rues »), alors la meute court vers lui. La police est là et escorte la manifestation jusqu’au centre à Plaça Catalunya. Les manifestants montent sur la scène qui va servir pour l’éventuelle fête en soirée et brûlent une Estelada, le drapeau indépendantiste catalan. La journée se poursuivra et les échos de la brutalité de la Police espagnole et de la Guardia civil se font de plus en plus forts. Je n’ai pas assisté à cela, et aucun des bureaux de vote où je me suis rendu n’en n’a été « victime ». Il est 17 heures, je passe à l’endroit où je réside le temps du séjour pour recharger les batteries car la soirée s’annonce longue et intense. Ça me permet aussi de regarder un peu les infos et notamment la réaction des observateurs internationaux.

À 19h30, je retourne à l’Escola Cervantes dans Ciutat Vella. Il y a une vraie masse compacte devant la grille de l’école, et un espace vide qui sert de couloir pour les derniers votants. D’ailleurs, dès qu’une personne emprunte le couloir, des cris de Votador, votador (« un votant, un votant ») se font entendre pour avertir la foule de laisser passer et laisse voter. Il est 19h50, la fin se fait attendre. Je monte au balcon qui donne sur la rue pour prendre des photos. C’est depuis ce balcon qu’ont défilé tout au long de la journée les photographes et vidéastes pour saisir le moment mais aussi les organisateurs pour informer les gens dehors. D’un seul coup, un applaudissement plus fort que les précédents retentit. La Présidente du Parlement catalan Carme Forcadell est en train d’arriver et va assister au dépouillement du bureau de vote. Dans le bureau de vote, elle salue toutes les personnes tenant les différentes tables de vote. Un décompte commence dehors. On avertit que toutes les personnes dans le bureau de vote à 20 heures ne pourront plus y sortir avant la fin du dépouillement car la porte doit rester fermée. 4, 3, 2, 1, la porte est fermée à double tour et la masse compacte protège le bureau de vote. Immédiatement, le dépouillement commence. Au même moment, des rumeurs et informations arrivent au bureau disant que la police serait en train de venir. On se prépare dans le bureau de vote à aller cacher les urnes. Au même moment, le service de sécurité de la Présidente du Parlement la pousse à s’en aller, mais celle-ci veut rester dans le bureau. Après de longues négociations et une remarque – « Pourquoi m’avoir fait venir, alors ? », elle s’en va finalement sous les applaudissements des gens dans la rue. Elle a été, avant d’être Présidente du Parlement, la présidente de la principale organisation indépendante Assemblea Nacional de Catalunya (ANC).

Les résultats tant attendus, mais déjà connus

À 21h56, un des responsables du bureau sort sur le balcon et annonce les résultats du bureau où 4 183 personnes ont voté. Le obtient 3610 voix, soit 86,30% et le No en obtient 353, soit 8,43%. La foule entonne alors Els Segadors, l’hymne catalan. À 22 heures commence une Casserolade avec les clés. Celle-ci durera quinze minutes. Le temps d’aller vers la Plaça Catalunya où continue la fête. Dans les rues de Barcelone, le bruit des casseroles accompagne le pas de tous les passants. Les motos klaxonnent, les gens crient Hem Votat ! (« Nous avons voté ! »). Vers 22h30, le Président de la Généralitat Carles Puigdemont apparait sur l’écran géant installé aux côtés de l’ensemble du gouvernement catalan. Dans cette allocution, il remercie ceux qui sont allés voter, ceux qui ont condamné les violences policières, les observateurs internationaux… Le moment clef arrive quelques minutes quand il déclare « Les catalans ont gagné le droit à être respecté en Europe. […] Aujourd’hui la Catalogne a gagné beaucoup de référendums. On a gagné le droit à être écoutés, à être respectés et à être reconnus. […] Les citoyens de Catalogne, on a gagné le droit à avoir un État indépendant qui se constitue sous forme de République […]. Le Gouvernement que je préside transmettra au Parlement de Catalogne […] les résultats d’aujourd’hui  pour qu’il agisse en accord avec la Loi du Référendum. ». La fête est alors plus intense, et la même joie se répète une heure plus tard quand le porte-parole du gouvernement annonce les résultats du référendum.

 

Déclaration de Carles Puidgemont vue depuis la Plaça Catalunya

 

Et maintenant, à quoi s’attendre ? 

Dorénavant, la question qui se pose est de savoir comment et quand la Déclaration Unilatérale d’Indépendance va être faite. De quelle manière réagira Madrid ? On sait déjà que les ferrys où sont hébergées la Guardia Civil et la Police Nationale et qui devaient rester jusqu’au jeudi 5 octobre ne partiront au minimum que la semaine prochaine, d’après TV3. La déclaration du Roi Felipe VI le mardi 3 octobre ne rassure pas et étonne même, car il n’a pas exprimé une quelconque compassion envers les blessés, et s’est montré plus proche de la position du gouvernement espagnol que d’une position plus neutre. Enfin, la réaction la plus attendue de toute part est celle des gouvernements européens et des autorités européennes. Le mercredi 4 octobre, le parlement européen se réunit et l’ordre du jour a été modifié pour y inclure un volet sur le référendum catalan. Les députés européens iront-ils au-delà du mot d’ordre qui revient sans cesse comme quoi ce processus est « une affaire interne de l’Espagne » ? De ce long processus et de ces dernières incroyables mobilisations ressortent beaucoup d’interrogations. Beaucoup de craintes aussi, notamment pour ceux qui ont voté Non et où leur vote aura la même valeur que ceux qui n’ont pas voté alors qu’ils ont participé à une légitimation relative du référendum. Prétendre savoir ce qu’il se passera dans 4, 10 ou 50 jours est mentir. Personne ne connaît l’avenir car dans le Procès, des rebondissements ont eu lieu tous les jours. Personne, pas même le Président de la Généralitat Carles Puigdemont qui pourtant aura probablement la charge de faire la DUI. Ou peut-être pas.

 

[1] Grave manquement aux devoirs d’un poste professionnel.

Crédits Photos : Yann Chérel Mariné

Lire aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *