Les stéréotypes de genre, une tradition scolaire

L’apprentissage de l’égalité des sexes se fait en partie grâce à l’école primaire. Une éducation qui reste trop sommaire, due aux peu de moyens mobilisés.

 

                Un mardi matin, en classe de petite section en banlieue parisienne ; pendant la demi-heure d’accueil, les enfants peuvent aller jouer dans plusieurs « coins » distincts : le coin garage, le coin bibliothèque, le coin poupées, le coin cuisine. Il leur est également possible de commencer, de façon autonome, les ateliers qui seront proposés dans la matinée, ou d’aller compter les coccinelles de l’élevage fait en classe. Ce matin-là, aux coins poupées et cuisine, ils sont sept garçons pour seulement deux filles.

 

                Faisons maintenant un bond de quelques années ; dans une autre école, en classe de CE2. On fête un anniversaire, et l’élève concerné ramène un gâteau : « Dis donc, qu’est-ce qu’il est beau ! Ça c’est maman qui l’a fait, j’en suis sûre ! ». En observation au fond de la classe, je n’ose pas relever la réflexion de l’enseignante.  Quelques heures plus tard, un petit groupe d’élèves, ayant des difficultés avec la lecture et la compréhension orale, dispose d’une séance d’APC[1]. Un jeu est organisé sous forme de devinettes. Un enfant tire une carte : « Je suis une femme, je fais des piqûres et je soigne les malades. Qui suis-je ? ». Une élève répond du tac-au-tac : « Un docteur ! » avant de lire la réponse : une infirmière. « Ha, parce que c’est une fille… ». Aïe. L’enseignante n’intervient pas.

 

                Ces situations, je les ai personnellement observées en classe au cours de l’année 2016 – 2017. Que se passe-t-il entre l’arrivée à l’école – ou les élèves semblent majoritairement détachés de tout stéréotype, me surprenant même lorsque je vois une majorité de garçons jouer à la poupée – et les situations vécues en classe de CE2 ?

D’après le dernier rapport du HCE[2], «les stéréotypes de sexe influencent de nombreux domaines majeurs : les pratiques pédagogiques, les évaluations scolaires, les contenus des programmes et des manuels, les interactions avec les enseignants, les sanctions, les orientations des filles et des garçons, etc.». Bien que l’institution scolaire ne soit bien évidemment pas la seule responsable de la diffusion de ces stéréotypes, les écoliers y passent 24 heures par semaine – sans compter les temps périscolaires. Il est donc primordial que les enseignants et le reste de la communauté éducative prennent conscience de l’importance de leur rôle dans ce domaine… et agissent en conséquence.

 

Une attitude au quotidien

 

                Les inégalités les plus courantes, au sein de la classe, sont aussi celles que l’on repère le moins. Ainsi, à notes égales, les commentaires des filles et des garçons différeraient sur leurs bulletins ; les interactions seraient plus nombreuses avec les garçons ; plus de bruit et d’agitation seraient tolérés de ces derniers… Ajoutons à cela que les enseignants (restant tout de même des humains, si, si !) ont eux aussi intériorisé leur lot de stéréotypes… Qu’ils transmettent donc, souvent malgré eux, aux élèves.

                En mai 2017, Pauline, une enseignante de CM1, postait une vidéo sur Facebook expliquant comment elle luttait, au quotidien, contre les stéréotypes. Et cela passe, en premier lieu, par le langage qu’elle utilise – le plus neutre possible, en variant les exemples féminins et masculins. Ses élèves sont également invités, dès que l’occasion se présente, à réfléchir et débattre sur certains clichés de la vie quotidienne. Les récits étudiés ont des héros aussi bien que des héroïnes, et les femmes sont mises sur un pied d’égalité avec les hommes dans l’étude des programmes d’histoire. Des réflexes et habitudes simples à mettre en place, qui permettent efficacement aux plus jeunes de –déjà ! Remettre en question la vision binaire filles / garçons aujourd’hui imposée.

                Certains moments peuvent être l’occasion de se questionner en classe : la Journée Internationale des droits des femmes, l’observation critique des catalogues de jouets à Noël…

 

L’égalité filles-garçons : un enjeu de l’Education Nationale

 

À la rentrée 2013, Najat Vallaud-Belkacem lançait, de façon expérimentale, le dispositif « ABCD de l’égalité » dans 600 classes de différentes écoles primaires – maternelle et élémentaire confondues. Des militants d’extrême-droite et opposants au mariage pour tous auront raison de ce projet, polémiquant autour de l’enseignement prétendu de la « théorie du genre ».

Si l’on peut regretter que ces militants aient eu autant d’influence, l’Éducation Nationale propose aujourd’hui d’autres ressources et supports exploitables en classe. Le plus important est sûrement le site réalisé par le réseau Canopé « Outils pour l’égalité entre les filles et les garçons à l’école »[3]. Il propose, entre autres, des supports pédagogiques pour les enseignants afin d’agir au sein de la classe, ainsi que des pistes pour intégrer cette notion d’égalité au cœur des enseignements. Autre point fort : une série de vidéos en ligne permet de sensibiliser les équipes éducatives à l’expression des stéréotypes dans le quotidien de l’école : « Repérer les inégalités dans les supports didactiques », « Repérer les inégalités dans le quotidien » … Un livret, recensant les associations auxquelles peuvent faire appel les établissements, est également mis à disposition.

De façon plus générale, le site propose également des écrits universitaires et de recherche sur la question des stéréotypes de genre, en particulier chez les plus jeunes ; des outils d’analyse de situations pouvant créer des inégalités dans la classe ou dans l’école ; mais aussi des pistes pédagogiques à mettre en œuvre.

                Sans être directement lié à l’Education Nationale (bien que le ministère l’ait soutenu), le site « Matilda »[4] est également en ligne depuis février 2017. Cette plateforme  pédagogique, liée à l’égalité entre les sexes, propose plus de 80 vidéos. Chacune d’elles est liée à au moins un niveau (primaire, collège, lycée, post-bac) et une matière (histoire, géographie, français, sciences…). De durées et de formes différentes, ces vidéos peuvent inspirer les enseignants ou bien être directement utilisées en classe – une mine d’or, pour peu qu’on s’y intéresse.

 

                Car c’est là que le bât blesse. Si les comportements à éviter – et quasi systématiquement reproduits – sont connus, beaucoup d’enseignants ne prennent encore pas le temps de se pencher sur le problème et de réinterroger leurs pratiques de classe. Quant aux ressources, pourtant riches, elles sont toujours assez peu exploitées. Les quelques heures de sensibilisation – trop peu nombreuses – accordées aux futurs professeurs en formation, ne leur permettent pas de saisir l’importance de cet enjeu qu’est la lutte contre les stéréotypes genrés, ni de s’approprier les moyens d’y faire face. Parfois par désintérêt pour la question (qu’en penser, de la part de futurs professeurs ?), mais aussi en raison d’un manque criant de formateurs. La « Grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la République » peine à tenir ses engagements. Difficile pourtant  de nier que la scolarisation, même dans le supérieur, est elle aussi « genrée » : en 2015, les femmes ne représentaient que 29% des élèves en CPGE scientifiques… Mais 74% en CPGE littéraires.

 

                Cours d’histoire, en classe de CM2. En travaillant sur divers documents, j’essaie de faire comprendre aux élèves le déroulé de l’année 1848  et les débuts du suffrage universel. À la question « Qui a le droit de voter, en 1848 ? » tous parviennent à répondre « Les hommes de 21 ans qui ont la nationalité française ». Je n’ai pas eu à attendre longtemps pour qu’on me demande « Et les femmes ? ». Eh ben les femmes, elles ont dû attendre près de 100 ans … « Mais c’est dégueulasse ! ». Tous les élèves – sans exception, ou presque – ont été réellement dérangés par cette information… Ce qui est plutôt rassurant : les enseignants ont bel et bien des pistes et des clés pour nourrir la réflexion et la curiosité des élèves. « Mais maîtresse ! Pourquoi, en fait ? ». Bonne question.

 

 

[1] Activités pédagogiques complémentaires

[2] http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr

[3] https://www.reseau-canope.fr/outils-egalite-filles-garcons.html

[4] http://www.matilda.education/app/

Lire aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *