Mémoires de l’esclavage

Le 10 mai dernier avait lieu la journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition, célebrée depuis la loi Taubira (2001) qui reconnaît la traite de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Permettant de se souvenir des millions d’Africains et d’Amérindiens qui ont souffert pendant 169 ans, cette journée vient aussi remettre au goût du jour une histoire souvent oubliée.

Dans les jardins du Luxembourg François Hollande fait son dernier discours officiel (avant la passation de pouvoir), et entre deux « vive la république » et « vive la France », il en profite pour saluer son successeur. Alors que la foule se presse pour voir Emmanuel Macron, les médias semblent plus intéressés à commenter l’attitude paternelle de Hollande envers notre futur président. Un évènement politique, voilà à quoi ça ressemble. Une belle cérémonie, tout au plus, bien comme il faut. La semaine qui suit, on retiendra la phrase « il y avait deux présidents aujourd’hui », mais y aura-t-il une attention particulière portée à l’esclavage dans les journaux, dans les écoles ? Certes, Hollande a promis de créer un mémorial, ce qui est un progrès dans la reconnaissance de l’Etat français envers ses crimes. Cependant l’histoire de la traite négrière reste mal connue, elle semble faire partie d’un passé lointain pour la plupart des Français.

 

Comment se passe cette commémoration du côté des DOM-TOM ?

Pour en savoir plus, je décide d’interroger deux Martiniquais·es, Alfred et Marise, qui travaillent dans un entrepôt à Schoelcher (Martinique). « Tu verras, me disent-ils, à l’approche du 22 mai, tu vas sentir, pas une haine, mais une montée acide, c’est pas méchant ». Le 22 mai est le jour de commémoration en Martinique, en souvenir de la date où a été signé le décret de l’abolition de l’esclavage par Victor Schoelcher en 1848. C’est l’occasion pour tous les habitants de rendre hommage à leurs ancêtres esclaves, et d’interroger leur propre rapport à leur passé. Marise m’explique qu’il y a deux sortes de personnes : certaines on fait le choix de passer à autre chose, comme-elle, c’est-à dire de ne pas rester dans le ressentiment par rapport à ça. Pour d’autre c’est plus difficile, ils ont besoins de réparations officielles pour se construire, pour avancer.

 Les bras de la liberté, Schoelcher.

C’est le cas par exemple de ceux qui font le Konvwa Pou Réparasyon (convoi pour la réparation), une marche organisée dans tous les lieux clés où ont eu lieu les émeutes en 1848 pour abolir l’esclavage, qui a pour but d’interpeller l’Etat et de le forcer à formuler des excuses officielles envers tous les descendants, d’esclaves ainsi que des réparations financières et matérielles. L’attitude des martiniquais envers leur histoire dépend de leur tempérament évidement mais aussi la façon dont la souffrance a été transmise dans la famille. Mais que l’on fasse tel ou tel choix, l’esclavage reste tout de même impossible à oublier. Marise elle-même me raconte « viscéralement, tu portes en toi les stigmates de cette histoire, que tu le veuilles ou non, tu as parfois un ressenti qui va remonter. Très longtemps je ne supportais pas quelqu’un de blanc. Je crois que la seule personne blanche à qui je parlais c’était ma correspondante. Sinon je ne parlais à aucun. Je m’arrangeais pour ne pas leur parler. Et puis après, je me suis rendue compte: mais enfin quel problème tu as avec ces gens-là ? Car quand tu grandis et tu rentres dans la société, il faut faire avec les gens, tu ne peux pas rester avec une espèce de rancœur. Parce qu’en fait, même si tu ne dis rien ça se sent. »

 

Cela montre qu’individuellement les Martiniquais sont encore très touchés par l’esclavage, et qu’ils font un choix conscient de pardonner ou pas. C’est comme si d’une certaine manière, ils avaient eux-mêmes vécu l’esclavage. Bien qu’il ait été aboli il y a deux siècles, il reste ancré dans l’inconscient collectif. Par exemple, nous avons remarqué en arrivant ici que les Martiniquais ont souvent la mine renfermée, ce qui est étonnant car on se demande si c’est du dédain ou même du racisme. “Non, non, non, me dit Alfred, il ne faut pas se vexer, c’est dans les gènes. Les gens ont naturellement le visage fermé à cause de toute la souffrance.”, comme si leurs corps gardaient la mémoire de cette histoire. Ou, autre exemple, les chiens sont très peu tolérés sur l’île, parce qu’à l’époque de la traite négrière c’était les animaux qui coursaient les Noirs, et qui étaient l’allié des Blancs. Le chien est donc resté dans l’inconscient collectif synonyme de menace. Je me demande, après toutes les horreurs qui se sont passées, comment se fait-il alors que le Blanc ne soit pas resté aussi dans l’inconscient collectif comme synonyme de menace et de mort ?

Mais alors, est-ce-que l’annonce de la création d’un mémorial pour l’esclavage peut contribuer à apaiser les mémoires ? Le couple n’a pas l’air très convaincu. « En tant que Martiniquais on se dit: qu’il fasse un mémorial, c’est bien pour lui, mais nous on est très indifférents par rapport à ça. » Pour ceux qui ont besoin de reconnaissance officielle, c’est un pas en avant, mais pour les autres, ce n’est pas ça qui va changer le vécu des gens. « Son mémorial, sans vouloir te choquer, il fait ça à la Blanc. Il ne sait pas de quoi il parle, dans ces moments-là mieux vaut ne rien faire. Le 21 mai au soir va Place de la Savane à Fort de France, là tu vas voir ce qu’un nègre pense de l’esclavage, tu verras, là, ce que c’est cette histoire pour nous. »

Les mots sont durs, mais pour le coup il n’y a pas de rancune envers la métropole, alors qu’encore aujourd’hui, « certains Européens qui arrivent en Martinique ont encore un comportement de colonisateur ». Je les interroge pour savoir pourquoi il n’y a pas plus de colère contre le gouvernement français, pourquoi les Martiniquais ne sont pas plus de 3% à revendiquer l’indépendance. Marise, faisant presque l’avocat du diable, souligne néanmoins avec beaucoup d’objectivité qu’au temps de l’esclavage, il y a eu une collaboration entre les rois d’Afrique et les Européens pour vendre des gens ; et que les colons, bien qu’ils ne soient pas victimes, étaient eux aussi dans leur contexte, qu’ils n’avaient pas vraiment choisi leur situation. Comme le dit une expression martiniquaise, « s’il n’y a pas de sous-tireur il n’y a pas de voleur ». Les Blancs cherchaient une main d’œuvre bon marché, ils l’ont trouvée. Cela ne les excuse en rien bien sûr, mais ça permet de sortir du rapport binaire gentil/méchant, victime/agresseur. De plus Marise rappelle que le XVIIIe siècle a vu s’opérer des grandes batailles navales entre Français et Anglais dans les Caraïbes. Lors du Pacte d’Amiens fait en 1802 les Français ont décidé de garder la Martinique et de donner Sainte Lucie, l’île voisine, à leur adversaire. « Ils ont choisi de nous garder nous, pourquoi ? Je ne sais pas. Maintenant pour nous la Martinique c’est une région française. ». Les Martiniquais touchent le SMIC, le RSA comme tous les Français, leurs parents leur parlaient français à la maison, les profs leur enseignaient le programme de l’éducation nationale comme en métropole.

Même si tous les deux rajoutent vivement avoir été très choqués par la phrase « nos ancêtres les gaulois ». On remarque bien que le rapport à la métropole est ambivalent. Les Martiniquais y sont attachés, tout en sachant qu’elle est responsable des phases les plus sombres de son histoire. Dans son livre Evènements Traumatiques à la Martinique, Claire-Emmanuelle Laguerre questionne la manière dont l’histoire s’inscrit dans les destins individuels à travers une approche psychologique. Elle compare la métropole au père symbolique qui a rejeté son enfant mais qui protège en même temps.

L’auteur cite aussi Frantz Fanon, le premier psychiatre à avoir travaillé sur les conséquences psychologiques de la période coloniale: « le moi du colonisé est essentiellement névrosé, il est inexorablement constitué par l’histoire des hommes et non pas par celle d’une famille. L’inconscient des colonisés est le même que celui qu’on leur avait vendu en même temps que les lois sur la colonisation et non celui de leurs souvenirs d’enfance, qui eux ne sont que juxtaposés. Une souffrance, qu’elle soit réelle ou supposée, émerge chez les anciens. De ce fait, les descendants ne peuvent rien leur avouer qui pourrait augmenter cette souffrance ». Il existe donc toujours un traumatisme par rapport à l’esclavage en Martinique, qui est transmis des plus grands aux plus jeunes à travers la culture, le langage, des expressions telles que « si tu ne travailles pas à l’école tu finiras à la canne ! », cependant il ne s’exprime pas dans le rejet de la métropole.

 

Ainsi on voit bien que la mémoire de l’esclavage est toujours très présente dans la conscience et l’inconscience collective des descendants d’esclaves. La douleur qu’ont vécue leurs ancêtres s’est transmise de génération en génération aux Martiniquais qui encore aujourd’hui cherchent à l’apaiser. On peut se demander éternellement quelle est la meilleure chose à faire pour rendre hommage à ces millions de personnes mortes dans la misère, tant les crimes qui ont été commis sont irréparables. Cependant, commencer par entendre les récits de descendants d’esclaves, de comprendre la façon dont ils vivent ça, de partager leur peine est une grande étape vers le pardon. Il est évident que l’Etat a beaucoup à faire pour instaurer une justice restauratrice, à commencer par reconnaître sa responsabilité dans cette histoire, à allonger le chapitre sur la traite négrière dans les chapitres scolaires, rappeler que les « héros » de la littérature française tel que Victor Hugo, Guy De Maupassant (…) étaient aussi très racistes. Enfin, la moindre des choses serait de faire du 10 mai une vraie co-mémoration, tel que son nom l’indique, et pas un simple évènement politique.

 

 

 

 

 

 

 

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