Costume et parapluie noirs, ou comment on aborde le décès

« La mort est une surprise que fait l’inconcevable au concevable. »

Paul Valéry nous le dit par ces mots, la mort est surprise, et généralement pas des plus bienvenues. Lorsqu’on est enfant, la mort c’est quelque chose d’abstrait, qui ne nous emporte jamais vraiment. Combien de fois a-t-on crié « pan, t’es mort ! » pendant un jeu des indiens et des cow-boys ? Combien de fois Vile Coyote a-t-il explosé, brûlé, été réduit en miettes pour s’en remettre quelques secondes plus tard avec un simple panneau « Ouch » ? Finalement, la mort est un élément qui fait partie de notre quotidien, qu’on ne comprend pas réellement, et surtout qu’on redoute. Elle nous effraie, nous traumatise même : celle dont-on-ne-doit-prononcer-le-nom prend bien souvent ses quartiers dans nos peurs les plus profondes et s’amuse à influencer notre vision de la vie.

En France, et dans notre culture occidentale en général, le décès nous fait peur parce qu’on a une vision très rationnelle et médicale du corps humain : la personne est, puis elle n’est plus ; la mort représente pour nous une fin en soi. Alors, avant que le gong ne sonne, il est devenu essentiel pour nous d’emmagasiner autant de vie que possible. La quantité est devenue privilégiée, la qualité souvent oubliée. Dans son Ted Talk intitulé « La vie qui ne s’arrête pas à la mort »1, Kelli Swazey nous parle du peuple indonésien appelé les Torajas, pour qui la mort est une transformation, un changement plus qu’une fin. C’est pourquoi, bien qu’ils aspirent à vivre une vie saine et longue, comme nous, ils ne cherchent pas à prolonger celle des personnes âgées ou malades. Ils considèrent que la durée de vie qui nous est impartie, appelée sunga, est comme un fil : « on doit pouvoir en dérouler la bobine jusqu’à sa fin naturelle ». Lorsque celle-ci arrive, les funérailles sont célébrées en grande pompe et réunissent le village tout entier : on honore la vie du défunt, plutôt que de pleurer son départ. D’ailleurs, son corps sera généralement embaumé et continuera à faire partie de la vie sociale de la famille en attendant que celle-ci se soit mise d’accord (et ait réuni les moyens nécessaires) pour organiser des funérailles à l’image de sa vie, ce qui peut prendre jusqu’à des mois !

 

Les Torajas sont évidemment loin d’être le seul peuple à considérer la mort d’un œil bien différent du nôtre. L’exemple le plus parlant est sans doute le Día de muertos, le Jour des Morts au Mexique, qui remonte à environ 3500 ans. Chaque année, au début du mois de novembre, les habitants du Mexique et les communautés mexicaines des États-Unis investissent les rues, décorent chaque centimètre carré disponible de fleurs, de crânes peints de couleurs vives, de musique et de joie. Ils apportent au cimetière des plats cuisinés, plus de fleurs encore, et tout ce qui leur rappelle leurs proches décédés. Guadalupe Loaeza, écrivaine, nous explique dans une vidéo2 produite par Google que les Mexicains « essaient de compenser la tristesse du décès d’un proche avec une certaine ironie, moquerie même, avec une attitude satirique envers la mort ». La douleur ressentie lors de la perte d’un proche est une douleur universelle ; seulement, leur culture laisse une place à la mort et l’accepte avec bruits et émotions, tandis que nous préférons l’enfermer dans une petite boîte humide et silencieuse, relayée au plus profond de nous une fois notre habit noir rangé au placard.

 

 

 

Alors on peut avancer l’argument selon lequel notre solennité fait preuve de plus de respect envers la personne perdue qu’une fête tonitruante ; on peut aussi trouver étrange l’envie de continuer à interagir avec nos proches décédés pendant des semaines, voire des mois. Mais finalement, les funérailles sont pour les vivants, bien plus que pour les défunts, et notre coutume solennité emplie de tristesse ne sert qu’à creuser encore le vide étourdissant entre nous et cette étape obligatoire de notre cycle. Si l’on échangeait de point de vue, les Torajas nous diraient sûrement qu’il est étrange de vouloir si prestement s’éloigner le plus possible des gens qui ont partagé notre vie, non ? « Si nous pouvions développer notre définition de la mort pour y inclure la vie […] peut être pourrions-nous affronter la mort avec autre chose que de la peur » analyse Kelli Swazey. Que l’on soit religieux ou non, que le paradis nous paraisse concevable ou absurde, pourquoi ne pas s’inspirer de ces cultures pour parler à nos enfants dès leur plus jeune âge, et leur faire accepter le décès ce qu’il est : naturel, inévitable et surtout, surmontable.

 

Noreen Ropers

 

 

1    https://www.ted.com/talks/kelli_swazey_life_that_doesn_t_end_with_death#t-561972
2  https://www.youtube.com/watch?v=j44yUsIzUks

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