Des caméras dans les abattoirs : allez-y, on vous regarde !

« Mais comment on peut continuer à faire ça ? On devient fous. Comment je peux expliquer ça à mes enfants ? »


Fin 2016, Mauricio Garcia-Pereira, employé à l’abattoir de Limoges, filmait clandestinement des images de vaches abattues gestantes après avoir contacté l’association L214. Massivement diffusée, la vidéo fait scandale ; ce n’est pourtant pas la première de ce genre.

Depuis 2015, des images-chocs sont régulièrement diffusées. L’association, qui dénonce les conséquences de la consommation de produits animaux depuis 2008, use entre autres d’enquêtes sur le terrain et des témoignages de certains professionnels. Les scènes sont toutes filmées, en caméra cachée, en France : dans l’abattoir d’Alès en 2015, dans ceux de Pézenas, du Mercantour, Mauléon, du Vigan, puis Limoges, en 2016. Animaux abattus à la chaîne, matériel inadapté, animaux saignés sans étourdissement, parfois suspendus encore conscients, cochons gazés au CO2, coups, chocs électriques, nombreux actes de cruauté de la part des salariés… Dans chaque abattoir, la même horreur ; il n’est manifestement plus possible de parler de « cas isolés ».

En réaction à ces multiples scandales, le 12 janvier 2017, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture la vidéosurveillance obligatoire dans les abattoirs, mesure phare de la loi « relative au respect de l’animal en abattoir » (sic !). Bien qu’effective à partir du 1er janvier 2018, les caméras sont déjà présentes dans certains abattoirs. C’est d’ailleurs le cas depuis plus de 5 mois dans l’abattoir porcin de Houdan (Yvelines, 78). Cependant, ces caméras ne sont consultables que par le directeur de l’établissement… En février 2017, c’est pourtant dans cet abattoir que l’association L214 signale de nouveaux cas de maltraitance – vidéos à l’appui.

Cochons entassés, n’ayant pas la place de se coucher, animaux effrayés, frappés jusqu’à perte de conscience. Le directeur, qui s’est dit « surpris » à la vue de ces images, a-t-il pu passer à côté de ces scènes tout ce temps, ou a-t-il préféré fermer les yeux ? L’affaire remet en cause la « solution » que serait la vidéosurveillance, sans utilité effective lorsqu’elle n’est visible qu’en interne. En donner l’accès aux associations, voire même aux consommateurs ? C’est peu probable : nous ne voulons pas voir les animaux que nous mangeons – ou plutôt, nous ne voulons pas voir le passage de l’état d’être sensible à celui de produit de consommation. Moralement, c’est la question même de la consommation de produits carnés et de mise à mort d’animaux, à l’heure où leur sensibilité et leur intelligence ne sont plus à prouver, et alors que nous savons qu’il est possible de s’en passer, qui se pose.

Parler de bien-être en abattoir et de « lutte contre la maltraitance », dans un lieu où les animaux sont amenés pour mourir, a de quoi faire grincer des dents…

Et c’est peu à peu le cas : le végétarisme et le véganisme ont le vent en poupe. Aujourd’hui, de nombreux facteurs font que la viande et les produits issus de l’exploitation animale sont progressivement écartés des menus. La demande et l’offre de produits végétariens et végétaliens a connu en 2016 une hausse sans précédent en France… Encourageant certains réticents à s’y essayer. La prise de conscience est générale : selon un sondage YouGov/L214 de 2015, 62% des français seraient prêts à réduire leur consommation de viande.

Par ailleurs, de nombreuses célébrités ont rejoint la lutte en faveur du droit des animaux : le journaliste Aymeric Caron publiait en avril 2016 son livre (presque un programme politique) Antispéciste : réconcilier l’humain, l’animal, la nature. La même année, l’humoriste Rémi Gaillard dénonçait en vidéo les abattoirs de Pézenas et du Mercantour aux côtés de L214 ; le chroniqueur Guillaume Meurice fera de même lorsque les images de l’abattoir de Houdan seront dévoilées. De façon générale, la question animaliste est aujourd’hui omniprésente dans les médias, au travers de reportages, émissions, éditos et prises de positions – de part et d’autre – des personnalités médiatiques.

D’autres personnes, moins célèbres mais bien plus nombreuses, agissent aujourd’hui au quotidien pour que soit (enfin !) reconnu le droit des animaux à vivre. Si plusieurs associations animalistes voient leur popularité grimper en flèche (comme l’Association Végétarienne de France (AVF), L214 éthique et animaux ou 269Life), d’autres émergent, comme Vegan Impact en 2015. Toutes ces associations sont avant tout portées par des militants, toujours plus nombreux : à Paris en 2014, la « Marche pour la Fermeture des Abattoirs » réunissait 1300 personnes ; l’édition 2015 en rassemblait 2000 ; en 2016, plus de 2500 personnes défilaient dans les rues. Petit à petit, la question de la dignité de l’Animal grignote du terrain ; au-delà des changements individuels de consommation, elle est devenue un sujet incontournable de société, activement portée, chaque jour, par ses défenseurs.

Le Salon International de l’Agriculture a fermé ses portes le dimanche 5 mars, après 10 jours d’activité. Bilan de la semaine : plus de 600 000 visiteurs, 3 850 animaux, 280 tonnes de fumier. Les militants animalistes se sont eux aussi invités, pour dénoncer l’hypocrisie de ce salon. Les visiteurs y admirent en effet vaches et cochons, s’attendrissent devant les veaux et les porcelets… Avant de profiter de la « présence » d’autres animaux, découpés en tranches cette fois, sur les stands de charcuterie installés quelques mètres plus loin. Ces mêmes visiteurs ignorent d’ailleurs que les bétaillères, aperçues à l’entrée, n’ont pas fait qu’amener ici les bêtes qu’ils cajolent : elles serviront aussi à les envoyer directement à l’abattoir, dès la fermeture du salon. Les associations Vegan Impact et 269Life ont toutes deux organisé des manifestations devant le lieu de l’événement, réunissant chacune entre 100 et 200 militants. 80 bénévoles de l’association L214 s’y sont quant à eux relayés afin d’informer les passants et visiteurs : 30 000 tracts ont été distribués.

Pendant ce temps, dans le salon, le directeur général d’Interbev Marc Pagès dénonçait les vegans qui, selon lui, « souhaitent imposer leur façon de voir ». Cette mobilisation grandissante fait, en effet, réagir beaucoup d’éleveurs et agriculteurs. Interrogé à l’occasion d’une manifestation à l’abattoir de Houdan (78), Quentin Le Guillou, éleveur céréalier et président des Jeunes agriculteurs de Houdan, craint pour l’avenir de la filière : « Si on ferme l’abattoir, on tue les éleveursEt si on tue les éleveurs, on tue les exploitants céréaliers. » Le monde rural, menacé par les associations de défense des animaux et le véganisme ? La consommation de viande et de produits animaux est en baisse… Mais est à nuancer. La proportion de 3% de végétariens n’a pas augmenté en France depuis plusieurs années ; l’acheteur moyen a simplement tendance à réduire sensiblement sa consommation de viande. Pour autant, et depuis plusieurs années, la situation du monde agricole et les revenus des agriculteurs s’effondrent. Dans une interview au Parisien, Xavier Beulin estimait que «20.000 fermes sont menacées de disparition». Les plus touchées sont les petites et moyennes exploitations, alors que les plus grandes et les fermes-usines connaissent une croissance sans précédent, comme la tristement célèbre « Ferme des 1 000 vaches » dans la Somme. Endettement dus aux dépenses d’installation, prix de rachat par l’industriel de plus en plus faible, surproduction, épidémies, concurrence internationale renforcée : autant de facteurs qui mettent à mal l’agriculture française. Les aides, toujours plus nombreuses, ne permettent visiblement pas d’améliorer la situation. L’agriculture française ne subirait-elle pas simplement, elle aussi, les revers de la mondialisation ? En revanche, d’après des chiffres diffusés par Europe1.fr, les candidats aux BTS agricoles sont de plus en plus nombreux : + 14% pour le BTS Conduite de l’entreprise agricole en 8 ans, et + 19% pour le BTS Production animale. Si le discours des associations militant pour une juste considération du droit des animaux est relayé, il n’est toutefois pas toujours entendu – et certainement pas au point d’endosser la responsabilité de la crise du milieu agricole qui nécessiterait une profonde restructuration.

Pour des raisons de santé, mais aussi écologiques et éthiques, notre mode « traditionnel » de consommation est aujourd’hui remis en cause. Alors que la sensibilité et l’intelligence des animaux que nous élevons, tuons, mangeons ne sont plus à prouver, et à l’heure où nous savons que ce n’est pas nécessaire, il est grand temps d’évoluer dans nos choix et habitudes.

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